faire connaître ma région, parler des problèmes qui me préoccupent, exposer mes coups de coeur
Des ponts célèbres, il y en a : le pont d’Avignon (« on y danse, on y danse »), le pont de la rivière Kwaï (« Hello, le soleil brille »), en passant par le London Bridge (« is falling down, falling down, falling down … »), le pont de Remagen…
Le pont Régemortes n’est guère connu que des habitants de Moulins, mais il est tellement emblématique de la ville que les deux principaux candidats à la fonction de maire ont tenu à se faire photographier devant lui. Quant à son fantasmagorique jumeau, le Deuxième Pont, il mériterait bien lui aussi, d’entrer dans la légende après être entré dans le discours politique.

La rivière d’Allier est une des rares rivières européennes relativement épargnées par les aménagements et les barrages. Certes, on n’y pêche plus guère de saumons, mais les castors reconquièrent peu à peu des territoires. Les oiseaux migrateurs viennent nicher dans les espaces sauvages.
A Moulins, la perspective que l’on a, depuis le pont, sur la rivière tant en amont qu’en aval, est de toute beauté.
L’option majoritairement retenue, la construction d’un deuxième pont à 200 mètres du pont du XVIIIe siècle qui donne
tout son caractère à l’entrée d’une ville classée théoriquement « ville d’art et d’histoire », devrait donc être réfléchie, et si elle est vraiment nécessaire, sérieusement
argumentée.

Le problème du franchissement de l’Allier est un peu une obsession : il est entré dans l’histoire quand Jules Caius César, poursuivant
Vercingétorix, qui se repliait sur Gergovie, chercha un emplacement pour traverser l’Allier. Depuis lors, chaque
historien local bourbonnais fait, en fonction du lieu où lui-même réside, franchir l’Allier à Jules César à Châtel Deneuvre, à Moulins, voire même à Vichy...
La rivière d’Allier, qui paraît pourtant placide, a longtemps été, sinon infranchissable, du moins difficile à
franchir en raison de périodes de hautes eaux imprévisibles et violentes. Les blocs de glace l’hiver, les souches d’arbres arrachées aux rives au printemps ou à l’automne emportaient
régulièrement les ponts de bois…
Les ducs avaient rétrocédé l’entretien des ponts qui enjambaient l’Allier et la charge d’organiser, le cas échéant, le passage par bac. Les comptes des receveurs
municipaux, qui nous sont presque tous parvenus, explicitent la lourde charge que cela constituait pour la « communauté des habitants ». Mais relier la capitale au reste du duché
était un enjeu de pouvoir et un enjeu économique fondamentaux. Au Moyen Age la rive droite était donc reliée à la rive gauche par des ponts en bois, qui s’appuyaient sur les grandes îles séparant
les deux bras du "petit" et du "grand" Allier ….
Les ducs firent une tentative pour construire un pont en pierre, mais il semble que le projet mis à l’étude au début du XVIe siècle n’a jamais connu le moindre
commencement d’exécution.
Au XVIIe s., on fit appel à l’architecte Mansart, neveu de l’architecte de Versailles. Las ! son beau pont en pierre, commencé en 1705 fut emporté par
une crue en 1710 avant d’avoir pu être achevé …. Toutes les constructions se heurtaient à des problèmes techniques à cause de l’importante épaisseur de sable dans le lit de la
rivière.
En 1750, on confia une nouvelle étude à Louis de Régemortes, ingénieur des Turcies et Levées de la Loire. Les travaux
commencèrent en 1753 et furent achevés en 1763. Régemortes eut une idée géniale : édifier un radier, et surtout, en même temps, modifier le cours de la rivière. L'Allier, qui faisait un coude jusque vers l’emplacement actuel du lycée de jeunes filles, s’infléchissait brusquement à l’ouest où il rencontrait à gauche le promontoire
sur lequel était bâti le village du Chambon-Coulambeau. A l'occasion de la construction du pont Régemortes, ce faubourg fut entièrement détruit, tout comme la maladrerie qui y était installée et
dont le nom donné au nouveau quartier de la Madeleine rappelle le souvenir.
Le cours de la rivière fut modifié : l’Allier pouvait ainsi couler dans un lit plus large, canalisé par deux digues protectrices que l’on appelle encore
actuellement les « levées ».
Le problème du franchissement de l’Allier fut ainsi résolu pour 180 ans. Des « maisons de l’octroi » contrôlaient les accès depuis la rive gauche. Devant
l’avance de l’armée allemande, quelques moulinois firent sauter les arches du pont en 1940. L’Armistice fut peu après signée : Vichy devint capitale de l’Etat français et la ligne de
démarcation entre la zone occupée et la zone non occupée … par la rivière d’Allier. Les soldats de la Wehrmacht qui contrôlaient les passages, avaient installé leur poste de douane dans les
maisons de l’octroi…. L’histoire est têtue pour renforcer les obsessions moulinoises.
A Moulins, le Deuxième Pont constitue un clivage politique : on trouve d’un côté le clan qui, au nom du Bien Public, est favorable à la construction d’un deuxième pont. En face, le clan de
ceux qui, se référant aussi au Bien Public y sont opposés parce que « ça coûterait trop cher ». Les positions sont d’ailleurs susceptibles de variation, puisqu’ici les projets
consistent bien souvent à s’inscrire « contre » ce pour quoi les adversaires sont « pour ».
Et puis, prendre position sur la construction d’infrastructures soutenant une route nationale ne prêtait pas à conséquence, car cela ne relevait surtout pas de la compétence des maires, mais de
celle de l’Etat ! Depuis lors, la compétence a été transférée au département. Bien sûr, les élus locaux ont leur mot à dire : mais on sait bien quel est leur poids sur la mise en 2
fois 2 voies de la R.N. 7 ou le contournement de Bessay, sujets qui pourrissent la vie des riverains depuis des décennies. Mais ceci n’empêchait pas « deuxième pont » de ressurgir à
l’occasion des campagnes électorales pour les municipales.
Cette année, je me suis inquiétée auprès d’une des colistières de son plus farouche défenseur en 2001 quand j'ai constaté que le Deuxième Pont ne figurait pas en bonne place du programme d’une
liste d’union de la gauche, qui cette année, pour la première fois depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, voit ses chances d’être en charge des affaires de la ville.
Heureusement, le journal local « La Montagne » a suppléé cette carence, en prenant l’initiative d’interroger des architectes moulinois sur leur vision de la ville dans 20 ans : le
Deuxième Pont est donc grâce à eux revenu au devant de la scène. Mais que faisaient donc les politiques ?
La nature ayant horreur du vide, il ne fallait pas désespérer : le thème du Deuxième Pont ressurgirait tôt ou tard dans le discours de l’ « homo politicus » moulinois. Et il
est arrivé par où je ne l’attendais pas : le 19 février 2008, j’ai cru un instant être tombée dans la quatrième dimension en lisant le gros titre de la Une de mon journal :
« Le second pont de Moulins est lancé » et plus bas : « le maire de Moulins en fait un des principaux engagements de son programme ». Le secret avait été bien gardé : et
le succès du scoop assuré !!!
L’étude plus approfondie des déclarations des uns et des autres nuance le propos : il semblerait qu’en réalité, une étude soit lancée pour trouver une solution à un deuxième
« franchissement » de l’Allier.