faire connaître ma région, parler des problèmes qui me préoccupent, exposer mes coups de coeur
A la Libération, les mineurs avaient déserté les corons. Les galeries de la mine de Noyant étaient inondées : on n'envisageait pas de les réexploiter et les jeunes étaient allés
travailler à Buxières, à Saint-Eloi ou à Brassac … Ne restaient plus que des retraités au village, autrefois si animé. Le maire se demandait comment le faire revivre...
Pendant ce temps, l'empire colonial français vivait ses derniers jours.
J'avais un peu plus de 3 ans, âge duquel normalement on ne conserve aucun souvenir, quand mon père m'a annoncé que des indochinois allaient venir s'installer aux corons. A noyant, on ne
connaissait les populations indigènes de l'empire français que par les cartes postales émises à l'occasion des expositions coloniales, et les images des livres de géographie de l'école primaire.
Pour m'éviter toute surprise en prévision de cette rencontre du 3e type, il m'informa qu'ils n'avaient pas de nez et des yeux bridés : comme je ne connaissais pas ce mot, il me le mima. Je
le revois mettre ses doigts à l'extérieur de ses yeux et les étirer. J'ai gardé cette image très présente à mon esprit pendant des années : quand le film "le petit VIetnam" fut présenté à Noyant
au printemps 2006, c'est avec émotion que j'ai entendu Jean Paul Saint Léger qui a quelques années de plus que moi, et dont les souvenirs sont sûrement bien plus précis, évoquer les mêmes
souvenirs.
On sait que l'hiver 1955-56 fut particulièrement froid. Ce fut l'hiver où l'abbé Pierre lança son appel en faveur des sans abri. Dans la campagne bourbonnaise,
l'eau des bucoliques petits ruisseaux était gelée et les étangs recouverts d'une bonne couche de glace.
C'est au cours des vacances de Toussaint que les premiers rapatriés d'Indochine arrivèrent : la région la plus froide du Vietnam est celle de Dalat, dans la montagne, où les militaires et
les cadres de l’administration coloniale allaient se reposer du climat tropical d’Hanoï et surtout de Saïgon, et il n’y fait jamais moins de 20 degrés. Dans les maisons des corons, on se
chauffait avec un poêle à charbon dans la cuisine. Les mineurs avaient l’habitude de dormir dans des chambres non chauffées. C'était la même chose dans notre logement du bourg. Pour notre part,
nous avions l'habitude de gérer cette situation, mais il faut imaginer le choc que ce dût être pour les nouveaux arrivants. Je ne sais plus qui avait surpris une mère tenant son bébé au
dessus du poêle pour le réchauffer. Ma "mémé" Régerat, qui habitait les corons avait raconté que sa nouvelle voisine s'était installée devant pour l'observer en train de cirer des
chaussures. A Noyant, pendant longtemps, nous eûmes la primeur des "tongs" : je ne sais qui m'en avait offert une toute petite paire.
Tous comptes faits, « ils » n'avaient rien d'effrayant : ma mère et son amie, qui étaient institutrices trouvaient leurs nouvelles élèves particulièrement mignonnes et
intéressées... Les enfants qui ne parlaient pas français à leur arrivée en France s’exprimaient fort correctement au printemps. La classe enfantine avait quant à elle été transférée dans
l'ancienne salle de chauffe de la mine, qui était totalement inadaptée à l’accueil de classes ! C’était amusant : on nous avait mis en garde contre des dangers. J’avais sympathisé avec
mes nouveaux petits camarades, notamment deux frères qui tenaient à porter mon cartable quand nous rentrions de l’école, ce qui me valait beaucoup de plaisanteries de la part de mes parents.
A l'école, le nombre de classes grimpa jusqu'à 17, je crois. Cette photo est celle du CM 1 de l'année 1957-52.
Nous avons quitté Noyant pour Saint-Etienne au cours de l'été 1959 . Je revenais à Noyant à chaque période de vacances scolaires. L'été, je passais
une quinzaine de ours chez mes grands-parents à la Pierre Percée et je me rendais à pied dans les Corons rendre visite à Madame Régerat. Mes parents sont restés en relation avec mme Debost qui
est restée directrice de l'école jusqu'à sa retraite.
Quand une boutique de produits asiatiques s'implanta au bourg : on m'y acheta un chapeau conique que je pendis au mur dans ma chambre...