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10 juin 2013 1 10 /06 /juin /2013 13:08

Brissot, député girondin fut arrêté à Moulins le 10 juin 1793. Avocat, journaliste, fondateur en 1788 de la Société des Amis des Noirs, il entra le 13 septembre 1791 à l'Assemblée législative où il avait été envoyé par le département de Paris. Il s'opposa à Robespierre et fut exclu du Club des Jacobins le 12 octobre 1792. Accusé de fédéralisme, il fut avec les autres Girondins — ou Brissotins — décrété d'arrestation le 2 juin 1793. Gardé à son domicile, il s'en évada et fut arrêté à Moulins la semaine suivante. Ramené à Paris, emprisonné, il fut traduit devant le Tribunal révolutionnaire le 24 octobre 1793, avec vingt de ses collègues. Ils furent condamnés à mort le 30 et exécutés le lendemain 31 (10 brumaire an II) sur la place de la Révolution (aujourd'hui de la Concorde).

Claude-Marie Rouyer qui narre cette arrestation était né à Paris. Reçu avocat au Parlement, il fut nommé contrôleur des vingtièmes en la généralité de Moulins où il épousa Magdeleine Durye, qui était la fille d'un greffier en chef du bureau des finances. Il exerça comme avocat à Moulins. Il avait été élu en juin 1790 administrateur du district de Moulins, puis substitut du procureur-syndic. Ses idées extrémistes l’en firent exclure en novembre 1792 : Il avait fondé cette même année une publication tri-mensuelle : «Affiches pour la généralité de Moulins et les trois provinces qui la composent». Il entra à la Société populaire de Moulins. Commissaire national près le Tribunal civil de l'Allier, en octobre 1793, il fut appelé au Comité de surveillance révolutionnaire, par Fouché, en mission dans le département. La loi de vendémiaire an IV l’amnistia et il poursuivit sa carrière dans la fonction publique du département. Il mourut à Paris, où il avait ouvert un cabinet de jurisconsulte, en 1816

Son correspondant, Etienne Vidalin, un moulinois, était imprimeur. Député à la Convention à partir du 22 septembre 1792, il vota pour la mort du roi et contre l'appel.

La lettre est signée du 11 juin 1793, l'an 2° de la république française.

"J'ai, mon cher Vidalin, des affaires jusques par-dessus les yeux ; mais je ne puis m'empêcher de te rendre un compte exact et fidèle d'un fait qui me paroît assez important, et auquel tu ne saurais trop donner de publicité. Voici ce dont il s'agit.

Hier, à dix heures du matin, deux voyageurs cheminant en poste, ont été arrêtés sur la place d'armes, par notre garde nationale, qui ne trouvant pas leurs passeports en règle, a imaginé de faire descendre nos messieurs de leur voiture, et de les inviter à se rendre à la municipalité.

Nos magistrats du peuple ayant conçu quelques soupçons sur l'un des voyageurs, et persuadés qu'on ne pouvoit réunir trop de lumières pour s'assurer s'ils étoient fondés, ou s'ils ne l'étoient pas, firent conduire et escorter nos deux quidams, qui comparurent au département, où, par parenthèse, la société populaire m'avoit envoyé pour y exercer une surveillance civique.

Lecture faite de leur passeports, on jugea régulier celui de l'individu qui s'appeloit Souque (1) ; mais il n'en fut pas de même de celui qui se disoit se nommer Ramur, et originaire de Suisse. On lui poussa des questions auxquelles il répondit avec beaucoup de présence d'esprit, et d'un ton de franchise et d'ingénuité qui en imposa à la très grande majorité de nos seigneurs du département.

Je m'appelle Ramur, dit l'intéressé, la Suisse est ma patrie ; Neufchatel m'a vu naître ; je suis négociant, et mon commerce, fort étendu, nécessite ma présence dans les villes d'Orléans, de Nantes et de Bordeaux, où je suis très connu. Si vous jugez à propos de prendre des renseignements sur mon compte dans ces différentes villes, j'y consens de grand coeur, malgré l'importance et la multiplicité de mes affaires ; mais je dois vous observer qu'en me demandant à rester dans cette ville jusqu'à l'instant où vous aurez obtenu ces renseignements, c'est porter atteinte, non seulement à la liberté individuelle, mais encore entraver le commerce, et nuire à la république française.

Un administrateur, duquel je m'approchai, et à qui je fis part de mes doutes, malheureusement pour l'orateur, lui demanda comment il étoit possible qu'un négociant de Neufchatel, qui faisoit des affaires considérables avec plusieurs maisons de commerce, n'eût ni malles, ni porte-manteaux, ni porte-feuille.

La réponse que l'interrogé fit à cette question et à plusieurs autres de cette nature, ayant été faite et énoncée de manière à faire naître plus que des soupçons, le département arrêta que lesdits Ramur et Souque seroient conduits à la municipalité, que deux membres du comité de salut public s'y transporteraient, à l'effet de dresser un procès-verbal de l'arrestation des soi-disans Souque et Ramur, ainsi que des détails ci-dessus rapportés.

Rendus dans la salle de l'hôtel de ville, mon Ramur, négociant de Neufchatel, y déclara formellement qu'il n'avoit cessé de mentir, comme un gredin qu'il étoit. Il avoua que le passeport qu'il avoit présenté étoit celui d'un véritable Ramur, négociant de Neufchatel, à qui il l'avoit brissotiné, et que son véritable nom étoit Brissot, député à la convention nationale.

Instruit de la déclaration faite par ce législateur, ou disons mieux par ce scélérat, j'imaginai qu'il serait question de son brissotinage dans la séance du soir, et je m'y suis rendu.

La séance ouverte, on y fit lecture du procès-verbal, rédigé à l'hôtel de ville, à une heure après-midi.

La discussion s'étant ouverte sur ce procès-verbal, un membre du département demanda la parole, et l'ayant obtenue, il examina et discuta la question de savoir, s'il n'étoit pas important et convenable, tout à la fois, que l'on renvoyât de nouveau le Ramur au département, métamorphosé en Brissot à l'hôtel de ville.

Quoique l'affirmative d'une pareille question ne pouvoit certainement pas faire le sujet d'un problème sérieux et raisonnable, néanmoins plusieurs orateurs, membres du département, persuadés qu'un législateur a le droit, non seulement de mentir avec impudence, comme un gredin, mais encore de violer impunément les lois et de trahir sa patrie, regardèrent comme un outrage sanglant, fait à la souveraineté et à l'inviolabilité d'un représentant, d'avoir osé mettre la question, celle de savoir, si on pouvoit interroger un homme qui après avoir juré et affirmé, à midi, qu'il étoit Ramur, négociant de Neufchatel avoit juré et affirmé à une heure, qu'il étoit Brissot, député à la convention nationale

Peut-être, convaincu, du moins en apparence, de la sagesse des principes déclarés par nos orateurs, le p.g.s. (Procureur Général Syndic.) s'imagina, ne pouvoir se dispenser, sans aucun rapport, d'y rendre hommage. Il prononça un superbe et très long discours, par lequel il soutint, en dernière analyse, qu'on ne devoit pas interroger M Brissot, attendu, disoit l'orateur, qu'on ne pouvoit pas faire, raisonnablement un crime à celui qui étoit en prison, de chercher à s'évader.

Plus cette preuve, mon cher Vidalin, paroissoit lumineuse et convaincante pour la majeure partie de nos administrateurs, et moins, je te l'avoue, elle faisoit impression sur mes esprits : mais il falloit effacer celle qu'on venoit de recevoir, et c'est la tâche que je me proposai de remplir.

Lorsque le conclusionnaire eut fini de parler, je me levai, et priai le président, dans les termes les plus honnêtes et les plus respectueux, de vouloir bien m'accorder la parole, sous les offres et soumissions que je faisois de n'en point abuser.

Alors le p.g.s., qui se doutoit bien sans doute, que je rétorquerai, sans peine, ses sophismes déplorables et dégoûtans, se leva, et dit d'un ton grave et doctoral : « Un individu vient de vous demander la parole ; mais dût-il l'obtenir, quant à moi je ne le pense pas, et je conclus à ce qu'elle lui soit refusée ». Je n'ai pas besoin de te dire, mon cher Vidalin, que les conclusions du p.g.s. ont été entérinées à la presqu'unanimité des suffrages. Cela se devine aisément ; mais ce que tu auras peine à concevoir, et ce qu'il faut cependant que tu saches, c'est qu'après une discussion, non moins savante que civique, il a été arrêté que M. Ramur ne seroit point interrogé une seconde fois, puisque ce M. Ramur avoit déclaré qu'il étoit M. Brissot, et que ce M. Ramur ou Brissot resteroit dans son auberge, jusqu'à ce que la convention nationale eût décrété s'il seroit conduit a Paris, sous bonne et suffisante escorte.

Quant à son compagnon de voyage, le département s'est permis de l’interroger, d'après une délibération prise à l'unanimité des suffrages.

Traduit au département pour la seconde fois, en vertu de cet arrêté, le jeune Souque, séduit, égaré, corrompu sans doute par le scélérat de Brissot, a comparu : dans l'interrogatoire qu'il a subi, et dont j'ai été satisfait, il est convenu, 1° qu'il avoit connoissance du décret d'arrestation prononcé contre Bnssot, et ses fauteurs, complices et adhérans. 2° Que, convaincu de son innocence et de son amour pour la liberté, Brissot qu'il connoissoit depuis deux ans ou environ, lui étoit devenu plus cher en raison de ses malheurs et des persécutions dont il s'attendoit à être la victime, 3° Que la majeure partie des députés contre lesquels le décret d'arrestation avoit été rendu, étoient déjà à Marseille ou sur le point de s'y rendre, 4°, Finallement que l'intention du législateur vertueux dont il se glorifoit de partager les malheurs et d'adoucir l'infortune étoit de s'arrêter dans le premier des départements de la république où l'on aurait protesté contre le décret d'arrestation et d'y vivre ignoré jusqu'à un nouvel ordre de choses.

Cet interrogatoire subi, le jeune Souque, liberticidé par Brissot, comme Séïde avoit été fanatisé par Mahomet, est sorti du département où il a inspiré le plus vif intérêt par la jeunesse de son âge, la beauté de sa figure et les charmes de son éloquence enchanteresse et naïve.

En te rendant compte de ces faits, auxquels je ne me permettrai d'ajouter aucune réflexion, je ne dois pas te laisser ignorer, pour être exact jusqu'au scrupule, dans le récit de mes détails, que l'interrogatoire du très intéressant Souque a été interrompu par la lecture de plusieurs lettres que Brissot a eu l'adresse de faire passer au président du département, soit pour donner à son compagnon de voyage le temps de prévoir les questions et les moyens d'y répondre avec avantage, soit plutôt pour tempérer la rigueur des mesures que le département avoit à prendre, si les membres qui le composent eussent été au niveau de leurs fonctions.

Ces différentes lettres dont il a été fait lecture et qui étoient adressées soit au président de la convention nationale, soit au père de Souque, soit enfin à la femme du scélérat de Brissot, fourmillient [sic] d'éloges et de flagorneries. A en croire ce gredin, les administrateurs du département étoient autant de Lycurge et de Solon et aucune ville de la république ne possédoit autant de citoyens vertueux que Moulins. Quelle platitude, quelle bassesse, quelle nouvelle infamie ! Flagorner à toute outrance, des hommes qu'on n'a jamais connu et qu'on ne peut pas connoitre, ah mon cher Vidalin, il faut être un Brissot, pour avoir cette audace ; au surplus les paquets ont été remis à leurs adresses. Nos administrateurs ont été très flattés de l'encens de Brissot. Quant à mes concitoyens qui assistaient à la séance qui ont entendu, ainsi que moi, la lecture de ces lettres, j'ai vu avec plaisir qu'ils avoient la sagesse et le bon esprit d'apprécier le panégyriste et ses éloges.

Signé : ROUYER

 

Les députés montagnards du département de l'Allier, à qui leur collègue Vidalin a communiqué cette lettre, en ont arrêté l'impression.

Signé : Vidalin, Petitjean, Martel, Forestier, Giraud, Beauchamps.

 

A Paris, chez G.F. Galetti imprimeur ».

 

Source BN Lb 41.3072

SARAZIN (Maurice), « L'arrestation de Brissot à Moulins en juin 1793 : le récit de Rouyer », dans Etudes bourbonnaises, n° 265, 13e série, 3e trimestre 1993, p. 337 à 342

 

 

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Dominique LAURENT
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