Dans ce très bel immeuble de la place Wenceslas....
Vers l’âge de 16 ou 17 ans, j’ai eu ma période Kafka…
J’ai ainsi lu « le procès », dans lequel Joseph K., fonctionnaire jusqu’alors modèle, est déclaré coupable d’un délit qu’il ignore et a été dénoncé par des témoins
qu’il ne connaît pas, « la métamorphose » où le narrateur se réveille transformé en insecte et dans lequel sa famille souhaite sa mort et « le château » qui narre la
quête de M. K., nouvel arpenteur, appelé par les autorités du château pour accomplir une mission qui doit lui être précisée. Son contact est un fonctionnaire haut placé du château, nommé Klamm
avec lequel il tente une bonne partie du roman à entrer en contact, sans succès. Le « château », par l’intermédiaire d’un dénommé Schwarzer refuse de croire à sa mission, mais a
paradoxalement mis à sa disposition du personnel pour l’exercer puisque M. K. à l’auberge du village où il a dû retourner après une tentative infructueuse pour être reçu au château, fait la
connaissance de ses deux assistants, des jeunes gens impertinents.
Aussi, à Prague, je n’allais pas manquer de visiter le musée qui lui a été consacré. Et je suis allée de découverte en découverte, car en France, cet auteur demeure somme toute assez peu connu.
Même si l’adjectif « kafkaïen » est entré dans notre vocabulaire au point d'être utilisé à plus ou moins bon escient. L’homme mérite d’être connu autant que l’écrivain :
docteur en droit, employé efficace chez Generalli Assurances (pourquoi ai-je alors pensé à Zinédine Zidane ?), puis de la Compagnie d’assurance contre les accidents du travail pour le
royaume de Bohême, une administration où il était chargé d’élaborer des procédures pour la sécurité des employés. Il semble avoir souvent quitté son emploi en retard, pour finir un
dossier.
Il a laissé un « journal » qui est un témoignage sur la vie à Prague au début du XXe siècle et des lettres : en 1915, il confie à son ami Max
Brod : « dans mes quatre districts – sans parler de mes autres tâches – les gens tombent comme des ivrognes du haut des échafaudages tout droit dans les machines en bas, toutes les
poutres se renversent, tous les talus se désolidarisent, toutes les échelles glissent, ce que l’on fait monter dégringole et ce que l’on fait descendre, on tombe soi-même dessus. Et l’on finit
par avoir mal à la tête de voir ces jeunes filles, dans les fabriques de porcelaine, qui n’arrêtent pas de tomber dans les escaliers avec des montagnes de vaisselle ».…
Atteint par la tuberculose, il est mort parce qu’il ne pouvait plus ni se nourrir ni s’hydrater.
Sans doute, l’appartenance de Franz Kafka à la communauté juive de Prague, dans un environnement politique tendu, exacerbé par l’antagonisme entre Tchèques et Allemands, et singulièrement entre
Tchèques et juifs allemands, a-t'elle influé les thèmes qu’il a abordés. On apprend ainsi que son père, qui était mercier, a dû se défendre d’une accusation de vol et, suite à une dénonciation
anonyme, d’avoir fait courir un danger aux passants en ayant installé devant son magasin des planches dont les clous auraient pu blesser la foule. En outre, un membre de la communauté juive
avait, alors que Franz Kafka était enfant, été accusé du meurtre rituel d’une jeune catholique. « Le procès » est comme une résonance de cette atmosphère délétère.
On a dit aussi que l’ouvrage était prémonitoire du nazisme et de la persécution des juifs… C’était cet aspect des choses qui m’avait le plus intéressée il y a 30
ans de cela.
Mais le mécanisme que décrit Kafka me fait aussi beaucoup penser aux procédures mises en place par l’Inquisition pour combattre toutes les formes d’hérésie (juifs, vaudois, sorcières…) que
j’ai plus particulièrement étudiées ces derniers temps : les manuels dans lesquels les inquisiteurs apprenaient leur métier disent explicitement que l’accusé ne devait pas connaître le chef
d’accusation, sinon il aurait pu se défendre. La procédure inquisitoriale ne prévoyait pas le ministère d’avocat pour la défense : d’ailleurs on n’instruisait qu’à charge ! Et le
suspect découvrait, lors de son procès, que c’étaient les membres de sa famille ou des voisins auxquels ils ne pensaient pas jusqu’alors avoir causé du tort, qui avaient témoigné contre lui. A
cet égard, on peut penser que dans la mémoire des juifs du ghetto de Prague ou d’ailleurs, la répression religieuse menée par l’église et ses institutions judiciaires a culturellement laissé des
traces.
Ce que Kafka décrit dans le « procès » me rappelle aussi beaucoup les descriptions de ce « harcèlement moral » dont le développement envenime nos environnements
professionnels : si dans certains cas, on reproche à un individu une chose et son contraire, ce qui ne lui laisse aucune échappatoire, et peut conduire à la folie, on constate aussi, comme dans
le cas de Joseph K., une mise à l’écart des décisions prises, de la rétention d’informations… Il est fréquent que le « harcelé » découvre que ce sont des collègues et « amis »
qui ont nourri, par leurs commérages ou par simple souci de se valoriser auprès de leur hiérarchie, les reproches qui lui sont faits.
Comme quoi, quand il s’agit de pourrir la vie de ses voisins, les mêmes vieilles recettes semblent bien être les meilleures ! Comme le dit le proverbe :
« c’est dans les vieilles gamelles qu’on fait les meilleures soupes ».
oui, soyons vigilants...