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11 octobre 2008 6 11 /10 /octobre /2008 11:38


Cette curieuse sculpture se trouve sur un des piliers situé à gauche du portail principal de l'église place sous le vocable de Notre Dame !
A ma connaissance, aucun historien de l'art du Bourbonnais ne s'est soucié d'attirer l'attention sur cette figurine : en, tous cas, elle n'est pas signalée dans l'ouvrage publié en 1989 par Gaston Pic (l'église romane Saint Pierre d'Yzeure, édité par les Cahiers bourbonnais) pas plus que dans le dépliant mis à disposition du public par l'office de tourisme.































C'est lors d'un séjour à Dublin, dans une de ces "librairies - salon de thé" qui sont un des charmes des îles anglo saxonnes que j'ai découvert que ce que l'on appelle là-bas les "sheela-na-gigs" faisaient l'objet de nombreuses publications.
Je tiens ma science d'un petit ouvrage publié par le musée national de Dublin : sheela-na-gigs : origins and functions, par Eamonn P. Kelly, conservateur des antiquités. Sur Wikipédia, on trouvera une bibliographie conséquente (souvent accessible seulement en anglais).
On recense plus de 100 exemplaires de ces gravures en république d'Irlande, à l'entrée des églises (mais aussi de certains châteaux) et une quarantaine en Grande Bretagne. Beaucoup ne sont plus "in situ". Eamonn Kelly constate que c'est au XVIIIe siècle qu'on les a détruites. Beaucoup ont en outre été érodées par le temps. 
Alors qu'elles paraissent avoir gagné les îles britanniques depuis le continent, en France, elles sont rares, sans doute détruites précocément.

Les "sheela-na-gigs" sont des statuettes féminines, nues, et qui montrent souvent un sexe hypertrophié. Celle d'Yzeure est sexuée, indubitablement féminine (l'original de ma photo permet de le constater), mais si cette féminité reste discrète.
L'interprétation de leur symbolique fait l'objet de controverses. Elles me paraissent pourtant complémentaires.
1ère interprétation :
Les Sheela Na Gigs des églises auraient ainsi été apposées pour dénoncer la convoitise et la perversion que représenteraient les femmes. Cette théorie propose que les sculptures sont un avertissement religieux à ne pas succomber aux plaisirs de la chair.
Des sculptures exhibitionnistes d'hommes, de femmes et d'animaux sont fréquemment trouvées à coté de bêtes dévorant des personnes dans des représentations infernales. Ces représentations instruiraient les populations de l'époque largement illettrées aux devoirs religieux.
2e hypothèse :
Une autre théorie est qu'il s'agirait d'une rémanence d'une divinité païenne,  ou d'une Déesse-Mère. Les Sheela Na Gigs se seraient rencontrés dans des édifices du culte pré-chrétien et auraient été intégrées dans l'architecture des églises.
Une variante de cette théorie en fait une divinité celtique, une sorcière telle que la Cailleach des mythologies irlandaises et écossaises, des gardiennes de la Terre ou des déesses de la guerre à cause de leur aspect de sorcières.
Cette théorie n'est pas partagée par la majorité des universitaires.
Barbara Frietag penche pour des déesses de la fertilité et les relie aux "pierres d'accouchement". Dans le folklore irlandais, certaines Sheela Na Gig étaient utilisées pour représenter la femme en train d'enfanter ou de se marier.
On peut toutefois noter que peu de Sheela Na Gig ont les seins visibles et pour ma part, je remarque que les déesses de la fertilité que je connais ont des hanches et des seins généreux.
3e hypothèse :
Ces images auraient pour vocation de protéger contre le mal. Cette théorie est notamment proposée par Anderson dans « The Witch on the Wall » (la sorcière du mur). Partant du fait que les sculptures sur les châteaux n'avaient probablement pas une origine religieuse, les tenants de cette théorie proposent que les Sheela Na Gigs sont censées repousser le Mal. Cette théorie pouvant être accréditée par le nom irlandais donné à certaines de ces sculptures : la pierre du mauvais œil.

A Yzeure, cette "sheela-na-gig" est accompagnée de deux autres sculptures symboliques, sur le côté gauche du portail :

 

Deux visages curieux essayent de voir ce que leur cache une figure mi-humaine mi-animale (le bas du corps fait un peu penser à celui d'un bouc)


 























Dans leur films "sataniques", les américains ont pour habitude de représenter Satan sous la forme d'un bouc, en stature debout et avec une tête est ornée de grandes cornes.



Ici, on trouve les pieds griffus. Le corps est apparemment couvert d'une fourrure. La tête n'est pas ornée de cornes mais de grandes oreilles.


Chez les Celtes du Halstatt ou de la Tène, la représentation plastique des dieux était un tabou. Tardivement, on trouve quelques représentations d'un dieu nommé Cernunnos,qui a les mêmes attributs que les démons des films américains.


On peut me semble-t'il, penser qu'on est bien en présence de dieux pré-chrétiens et que leur positionnement à l'entrée des églises romanes primitives peut signifier aux fidèles : "vous qui entrez dans ce lieu, oubliez vos anciennes croyances".   Ce qui n'est pas incompatible avec une fonction de protection contre le mal.
En ce qui concerne l'exhibition du sexe féminin : dans de nombreuses religions, y compris les plus primitives, on trouve des figures masculines dites "ityphalliques" : c'est notamment le cas du dieu Priape. J'ai dit que la fertilité est plutôt traduite par des hanches et des seins hypertrophiés (cf. les "Vénus" préhistoriques). Je n'avais jusqu'alors jamais entendu parler de "pierres d'accouchement" sur les sites archéologiques que j'ai eu l'occasion de visiter. Il y a très certainement ici, des recherches à mener sur les cultes primitifs de la Gaule.
La peur des femmes qu'éprouvaient les clercs apparaît clairement dans la littérature médicale, notamment. Ce que l'on connaît de leurs théories sur la "nature des femmes" date de la fin du Moyen Age : qu'en était-il au XIe quand fut érigée Saint Pierre d'Yzeure ? Placer une idole féminine "obscène" pour mettre en garde contre la nature perverse des femmes était-il  à cette époque, délibéré ?

Un des modillons de l'église d'Yzeure présente une figurine qui pourrait bien mettre en garde contre le pêché de gourmandise, et qui est pour nous plus explicite :

 Je suis de plus en plus convaincue que les cultes préchrétiens sont restés longtemps vivaces dans la France médiévale : ce qui pourrait expliquer l'hétérogénité des datations du matériel archéologique trouvé à Glozel (site tabou s'il en est parmi les archéologies et universitaires !!!), qui avait fait dire à Camille Jullian :  "on est là en présence du bric-à-brac d'une cabane de sorcière". Aux XIe et XIIe s., laisser à l'extérieur des églises ces figures parlait clairement aux hommes (et aux femmes) : ils délaissaient en toute conscience leurs anciens cultes.

Pour finir, quelques sheela-na-gigs irlandaises scannées dans l'ouvrage d'Eamon Kelly :
 

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