Le dernier poilu est mort le 12 mars 2008 : il s’appelait Lazare Ponticelli
Tous les frères de mon grand-père paternel, né en 1903, étaient anciens combattants de cette guerre : l’oncle Gabriel a été porté
disparu en Champagne, l’oncle Louis était sur le front de Crimée. Mon oncle « Cadet » (il s’appelait Gilbert) a reçu la Croix de guerre en 1964 (je m’en souviens, car il a en a parlé à
la communion de mon cousin Maurice, et que Maurice a un mois de moins que moi. Et qu’à 12 ans, nous avions trouvé qu’une médaille reconnaissant des mérites, 47 ans après les
évènements c’était un peu se moquer du monde !). A ce moment, j’ai un doute : est-ce l’oncle Martin qui a été incorporé à l’âge de 17 ans ? Je ne les ai personnellement jamais entendu
parler de cette « grande guerre ». Qu’en disaient-ils ? Ils l'évoquaient au cours de toutes les veillées, mais n'en disaient en réalité pas grand-chose, je crois.
Mon grand-père paternel aussi fut "Poilu". Mais je ne l'ai jamais entendu l'évoquer, à l'exception d'une fois : il m’a expliqué qu’il était mécanicien dans l’aviation et qu’il n’était monté que 2
fois dans un de ces engins, car cela lui avait donné envie de vomir ! A la mort de mes grands-parents, ma tante avait retrouvé des photos jaunies et très délavées, d'alignement d'obus et de
soldats inconnus.
Ce qui m’a frappée en entendant s’exprimer les anciens Poilus survivants au cours de ces dernières années où l’on a enfin eu à cœur de recueillir leurs témoignages, c’était le grand pacifisme,
l’absence d’illusions sur les motivations de la guerre. Propos qui faisaient écho à certains textes allemands que j’avais traduits lorsque j’apprenais cette langue : notamment ceux de de
Kurt Tucholsky. On y parlait de scènes de fraternisation entre les soldats des deux nations. Et puis l'on retournait se battre ! Ces propos détonnaient avec ceux tenus sur les "Boches"
quand on parlait de la seconde guerre mondiale.
Il a fallu attendre les années 2000 pour que le tabou sur les fraternisations soit levé et qu’un cinéaste réalise un film sur ce sujet : « Joyeux Noël ».
Dans le département de l’Allier, et dans la Loire voisine, on trouve un certain nombre de monuments aux morts pacifistes, notamment à Saint-Martin d’Estreaux. Tous ces monuments alignent des
listes impressionnantes de noms, qui attestent bien de ce que fut cette guerre, qu'on espérait être la "Der des der", la toute dernière.
J’ai longtemps habité Saint-Etienne et je me souviens d’une rue des Martyrs de Vingré. Elle devait sa notoriété à l’activité commerciale qui s’y exerçait : la prostitution. Et je ne m’y suis
guère aventurée avant qu’une opération de réhabilitation urbaine remette en valeur ce quartier de la ville. Je n’ai découvert que récemment qui étaient ces « martyrs ». Quand
Lionel Jospin, alors Premier Ministre, a pris la responsabilité de réhabiliter les « fusillés pour l’exemple ». Sujet tabou lui aussi, qui fut l’objet d’un des premiers films de
Stanley Kubrik : « les sentiers de la Gloire ». Réalisé en 1957, sorti en France en 1973 seulement !
La revue d’histoire locale à laquelle je collabore a publié un long et intéressant article en 1999, dans son numéro 284 : sous le titre « Les fusillés de Vingré » par André
Sérézat. E
Les 6 fusillés étaient : le caporal Henry Floch, greffier de justice de paix à Bréteuil (Eure), le soldat Jean Blanchard, 35 ans, cultivateur à Ambierle
(Loire), Francisque Durantet, 36 ans, aussi cultivateur à Ambierle, Pierre Gay, 30 ans, cultivateur à Tréteau (Allier), Claude Pettelet, 27 ans, cultivateur à La Guillermie (Allier), et Jean
Quinaud, 28 ans, cultivateur à Huriel (Allier).
Le Moniteur de l’Allier du 26 octobre 1919 reproduit le récit fait par le soldat Martinet du 298e
Régiment d’infanterie.
«Le 4 décembre 1914, la 21 ° compagnie du 298° RI dont je faisais partie, se trouvait en soutien des batteries d'artillerie placées à gauche des grottes de Confrécourt, entre le village de Faux
et celui de Vingré.
A 6 h du matin, nous sommes relevés par une compagnie du 216° faisant partie comme nous de la 63° DI, et conduits en plein jour et à découvert sur Vingré, ce qui permit aux Boches de nous arroser
copieusement de schrapnels.
Chemin faisant, des murmures circulaient que nous allions fusiller des camarades du 298° RI (toujours la même Division) qui, paraît-il, avaient fait abandon de leur poste devant l'ennemi.
En arrivant à Vingré, les bruits se transformèrent en réalité. On nous conduit sur un terrain situé derrière la maison brûlée (très connue des poilus) au bas du coteau à environ 600 m des lignes
ennemies.
Six poteaux sont dressés. En les apercevant, un frisson passe parmi nous et l'on entend toutes sortes de murmures, même parmi les officiers subalternes qui, malgré ceci, nous engagent à respecter
la discipline pour que nous n'ayons pas à en souffrir.
A 7 h, les 6 condamnés font leur apparition, encadrés d'hommes en armes. Ils sont tête nue et en bras de chemise, ils marchent crânement semblant donner un défi à leurs juges.
Arrivés sur le lieu de l'exécution, on fit présenter les armes aux 8 compagnies de piquet (un par régiment de la Division).
Après la triste cérémonie d'usage, lecture du code, etc..., les 6 hommes furent placés devant leur poteau respectif, les yeux bandés, et passés par les armes par un peloton de 72 hommes, sous les
ordres d'un adjudant.
Je puis affirmer (ainsi que plusieurs camarades habitant Saint Étienne, présents comme moi à l'exécution) que ces hommes ont été braves devant la mort, aucun n'a défailli, ils ont tous attendu
bravement le feu de la salve pour tomber.
J'ajouterai aussi que le sous-officier commandant le peloton a crié à haute voix : « Feu ! » et donné le coup de grâce avec un fusil.
Après l'exécution, nous avons défilé devant les cadavres, clairons en tête.
L’émotion fut forte parmi nous, chacun ressentit un découragement assez fort et les rapports de cuisine roulèrent leur train. Il serait trop long à vous les énoncer, car nous autres poilus
reprenions les premières lignes le soir même, dans l’eau et la boue jusqu’aux genoux » .
La guerre avait été déclarée depuis 4 mois seulement.
Dernière lettre du caporal Floch :
« Le 27 novembre 1914 : Ma chère Lucie. Quand cette lettre te parviendra, je serai mort fusillé. {…}.
Le 27 novembre vers 5 heures du soir, après un violent bombardement de deux heures, dans une tranchée de première ligne, et alors que nous finissions la soupe, des Allemands se sont amenés par la
tranchée, m’ont fait prisonnier avec deux autres camarades. J’ai profité d’un moment de bousculade pour m’échapper des mains des Allemands. J’ai rejoint mes camarades, et ensuite, j’ai été accusé
d’abandon de poste en face de l’ennemi ».
Dernière lettre du soldat Jean Quinaud :
« Ma chère femme,
Je t’écris mes dernières nouvelles. C’est fini pour moi. C’est bien triste. J’ai pas le courage. {…}
Il nous est arrivé une histoire dans la compagnie. Nous sommes passés 24 au Conseil de guerre. Nous sommes six condamnés à mort. ».
Dernière du soldat Pierre Gay :
Le 27 novembre à 3 heures du soir, l’artillerie allemande s’est mise à bombarder les tranchées pendant deux heures. La première section qui était à notre droite a évacué sa tranchée sans qu’on le
sache. Vers 5 h. du soir, nous mangions la soupe ne veillant devant nos créneaux, quand, tout à coup , les Allemands viennent par la tranchée de la première section, on nous croise la
baïonnette sur la poitrine en disant : « Rendez-vous, haut les mains, on vous fusille ». Je me suis vu prisonnier avec un autre de mon escouade. Je saisis un moment d’inattention
pour m’échapper. {…} Comme je n’ai plus vu les camarades, je suis descendu par la tranchée pour rejoindre ma section et nous sommes remontés pour réoccuper la tranchée. »
Le lendemain, tous les officiers et chefs de section étaient bien à leurs postes, et nous, pour ne pas être restés prisonniers des allemands, nous avons passé en Conseil de
guerre. »
Dernière lettre du soldat Claude Pettelet
Je vous écrit cette lettre pour vous annoncer une bien mauvaise nouvelle au sujet de sprisonniers qu’ils nous ont fait. Nous on s’est sauvé et on croyait sauver sa vie, mais pas du tout. Je suis
été appelé devant le Conseil de guerre avec toute la demi-section dont je faisais partie. On est 6 qui sont condamnés à mort. {…} Mon motif qu’ils m’ont porté est « abandon de poste en
présence de l’ennemi ». Je n’ai toujours pas tué ni volé, et celui qui nous a condamné, j’espère de le voir un jour devant Dieu ».
Le député Berthon, dans la discussion du budget de la guerre, en date du 25 février 1921 intervient auprès du ministre : il
indique que si la Cour de cassation a réhabilité les fusillés de Vingré, il n’agit pas du seul cas de justice expéditive : « il y en a une série. J’ai tout un dossier sur des faits
analogues ».
Les condamnations à mort des Cours martiales s’étaient en effet poursuivies tout au long de la guerre de 14-18 avec une pointe en 1917. Les mutineries au sein de l'armée françaises sont
contestées, mais ont été bien réelles dans l'armée autrichienne et dans l'armée russe. Et attestées au sein de la flotte française dans la Mer Noire.