J’ai alors trouvé une nouvelle occupation … les réunions où l’on parle de politique. Pas les
« réunions politiques », où l’on glose autour de dogmes qu’il ne faut surtout pas remettre en question… mais le plaisir d’échanger des idées, d’explorer des pistes... J’avais déjà une
vague tendance à ça, mais c’était considéré comme extrêmement subversif : quand j’avais 10 ou 12 ans, les sœurs salésiennes, puis l’aumônier du lycée l’avaient déjà expérimenté à leurs
dépends. Mais aussi mon père qui me qualifiait de « raisonneuse ». L’oncle et la tante de Vichy, qui avaient réussi à trouver un train pour venir à Saint Etienne, ont eu à essuyer
mes raisonnements (« il suffit d’un peu de bon sens pour prendre un casque de mobylette quand on va sur une barricade à Paris affronter des CRS. Il n’y a pas besoin d’avoir été entraîné
par des Chinois »). C’est surtout à partir du mois de juin que j’ai pu profiter de cette libération de la parole : les profs ont brusquement laissé tomber leur attitude
« professorale » et sont devenus accessibles, ouverts à la discussion. La prof de français avait troqué l’étude de l’« éducation sentimentale » pour celle de « j’irai
cracher sur vos tombes »… Les surveillantes aussi était, dans une moindre mesure, devenues sympa : elles snobaient moins les « lycéennes » que nous étions.
Je ne crois pas qu’il y ait eu de jets de pavés à Saint-Etienne : ce dont je me souviens bien, parce que ça nous a fait bien rire au mois de juin quand nous avons réalisé la chose, c’est que
dans la grand’rue, la CFVE (chemin de fer à voie étroite) avait entrepris peu avant les évènements de restaurer son réseau de voies. Et que pour ce faire, de place en place, avaient été
entreposés des tas de pavés !!! dont manifestement personne n’a songé à faire usage. Parmi les ouvriers et employés, les « traminots » (c’est ainsi qu’on appelait la
corporation des conducteurs de tramways) ont été les premiers en grève. Manufrance (rachetée dans les années 70 par Bernard Tapie, et revendue après dépouillement), la « Manu »
(manufacture d’armes : manufacture d’Etat pour l’équipement de l’armée), Peugeot…, où étaient implantées de puissantes sections CGT, ont dû suivre très rapidement. Je ne me souviens plus des
détails. Mais mon propos est ici de relater mes souvenirs : l’histoire par le petit bout de la lorgnette.
Au cœur de Saint-Etienne, rue du 11 novembre, il y avait encore la prison, et une caserne : la caserne Rullière. Mes parents travaillaient tous les deux et mon père avait en outre un emploi
très convenablement rémunéré : ce qui nous avait permis d’être locataire d’un appartement dans un immeuble dit de « standing », pompeusement appelé le Parador, entre la
caserne et la prison, alors en plein centre ville : rue du 11 novembre précisément. De nos fenêtres, nous avions une vue plongeante sur l’intérieur de la caserne. Et nous avons vu affluer
les cars de CRS, qui faisaient sécher leur linge aux fenêtres….
Au rez-de-chaussée du « Parador », il y avait une station service (Elf : les ronds rouges !) : dès les premières annonces de pénurie d’essence, des files de voiture pont
envahi la grand-rue (qui n’était plus encombrée par les trams). Par soucis d’économiser les dernières gouttes du précieux carburant, les automobilistes en descendaient et poussaient leur véhicule
au lieu de laisser tourner le moteur (Comme quoi, quand on veut économiser l’essence, on sait comment faire !).
Les garçons du quas banlieusard lycée du Portail Rouge avaient apposé sur le lycée de filles du centre ville, le lycée Simone Weil une pancarte sur laquelle ils avaient écrit "réserve de
pucelles". C'était gracieux !
L’école, décrétée « école occupée », de ma mère, située à deux pas était placée sous la
double protection tutélaire de Jules Ferry… et de « la liberté éclairant le monde » (une reproduction en réduction de la statue de Bartoldi, sur la place). Pénurie d’essence ou grève
des traminots ne la concernaient pas. Aux heures normales de classe, les instituteurs et les normaliens y refaisaient le monde sous la protection. J’ai assisté à quelques unes de ces
réunions. Nous rentrions au Parador, à l’heure normale de la fermeture des bureaux, avec la satisfaction du devoir accompli et sous l’œil réprobateur des voisins, tous commerçants cossus ou
petits patrons… Mais je n’ai pas participé à une manif avant 1972 : en dehors du fait que le corset que je portais risquait de me blesser, l’affrontement pour l’affrontement, n’a jamais été mon
truc.
Mais mon meilleur souvenir peut-être c’est que, les soirs, quand il y avait de l’électricité, la télévision en grève
assurait un service minimum : et passait des épisodes du Virginien ! Sinon, on écoutait les nouvelles du front sur le transistor. J'avais une correspondante allemande, qui dès que le
courrier est passé de nouveau me demandait de mes nouvelles, très inquiète : de l'étranger, on avait eu l'impression d'une vraie guerre civile. D'ailleurs, on a longtemps parlé de la révolution
de mai 1968, avant d'évoquer simplement les "évènements". A Saint-Etienne, dans les familles ouvrières, on se remémorait les grèves de 36. Et moi, qui connaissait par coeur les lsongs (très longs
...) poêmes de Victor Hugo, je visualisais Gavroche. J'ai enrichi mon répertoire en apprenant l'Internationale.
En juin, Robert Kennedy a été assassiné, en août deux militants noirs dressaient
le poing sur un podium à Mexico. En 1968, je correspondais aussi en allemand avec une Tchèque : je savais dire « svoboda », qui était non seulement le nom du président de la
république tchéccoslovaque, mais signifie aussi « liberté ». Fin août, quand les chars soviétiques sont entrés dans Prague, je balayais ma chambre et je me suis mise à pleurer. En
octobre, j’ai fait un exposé sur la mort de Jan Pallach.