Vendredi 9 décembre 2011
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Si Nadia El Fani n’était pas la fille de sa mère, je n’aurais sans doute jamais su qu’elle avait tourné un film intitulé « Laïcité Inch Allah ».
Je n’aurais vraisemblablement jamais su qu’elle avait été menacée de mort et interdite de séjour en Tunisie par le nouveau pouvoir, donc jamais signé la pétition
circulant pour la soutenir.
Mon attention n’aurait pas non plus été attirée par la projection de ce film, au départ pour une seule séance, au multiplexe de Moulins.
Si j’avais suivi mes inclinaisons personnelles pour choisir un film ce soir-là, j’aurais plutôt sélectionné Happy Feet 2.
Si mes boyaux, en folie depuis le matin, au point que j’ai cru que j’avais attrapé la première gastroentérite de ma vie, ne m’avaient pas laissée tranquille, je ne
me serais pas hasardée à sortir.
S’il avait neigé comme l’an dernier, je ne serais pas restée 20 mn à attendre devant le cinéma (il va falloir qu’ils revoient leur système de caisse à l’entrée) en
plein courants d’air.
Enfin, si Nadia El Fani n’était pas la fille de sa mère, je ne serais pas restée pour le débat, car j’en ai un peu soupé des débats de fin de ciné club, dans une
langue souvent ésotérique.
Et ç’aurait été dommage !
Dans cet enchaînement de circonstances, il faut peut être voir la main d'une volonté supérieure.
Initialement, le film était intitulé « Ni Allah, ni maître », ce que j'avais trouvé sympathique comme titre, mais qui a mis certains barbus en
ébullition.
Des barbus, à Moulins, il y avait pas mal ce soir-là dans la file d’attente : des profs autour de la soixantaine, sympathisants ou membres d’un « observatoire
de la laïcité » dont j’ai appris la récente création, et qui était à la l'initiative de cette projection. Compter des barbus pendant ma longue attente, dans un vent à décorner un boeuf m'a
permis de passer un peu le temps.
La salle était pleine. J’ai cherché une place en bout de rang, histoire de filer rapidement si mes intestins se manifestaient à nouveau.
Le film est en réalité un documentaire militant. Dès les premières images, on entend la voix « off » de la réalisatrice: « Entre les intégristes et
moi, c’est la guerre ». Déclaration pleine de panache. Ils ont d'ailleurs relevé son défi.
La musique et les chansons sont belles. Elles appuient le témoignage de tunisiens sur la réislamisation progressive de leur société. Témoignages surtout de
tunisiennes, sur leur anxiété devant la régression du statut des femmes. Proclamation, au journal télévisé du début du Ramadan par le « Grand Mufti de la République ». Images d’archives
(Positionnement de Bourguiba sur la place de la religion musulmane par rapport au développement). Extraits de débats publics.
Il y a aussi des choses qui m’ont fait beaucoup sourire : c’est un film dans lequel on « cloppe » beaucoup, où la lutte contre la réislamisation de
la société passe par l’achat transgressif d’alcool pendant le Ramadan. Et les remarques de cette jeune femme (« Ma mère a été contrariée quand elle m’a vue « bourrée » pour la
première fois » - « Elle est très religieuse ? » - « Non, même pas ») à l'appui d'une dénonciation de la main mise hypocrite de la religion sur la société
civile.
Le documentaire est intéressant, mais surtout Nadia El Fani anime le débat de main de maître : quand la réalisatrice, franco-tunisienne qui a passé son adolescence
dans l’Allier, vieille terre radicale socialiste, entourée des collègues de sa mère, parle de laïcité, elle sait de quoi elle parle. Vivant pour partie en Tunisie, où son père est retourné
s'installer, elle sait aussi de quoi elle parle quand il elle parle d’islam.
Pour moi qui ai travaillé au pied d’une ZUP, parmi des gens plein de bons sentiments mais entravés par leur culpabilité anti colonialiste, le discours était
nouveau. Et dans ma ZUP les arabes étaient tous musulmans n'arrivant pas à prendre du recul par rapport à une religion qu'ils considèrent comme leur identité culturelle. Dans un système mental où
l'on considère que l'on "naît" dans une religion. D'où l'expression "sortir de sa religion", employée à plusieurs reprises par des témoins et qui dans certains pays est considéré comme un
crime.
Pour les "progressistes" tunisiens, ce sera la laïcité ou la mort ???
En tous cas, contacter les producteurs pour animer un débat autour de ce reportage me paraît devoir être recommandé.